Qu’est ce qui ne colle pas avec Sika – anatomie d’un désenchantement boursier

by Anick Baud, Bruellan SA

Sika traverse un véritable désenchantement boursier, toutefois les premiers signes d’un possible point d’inflexion pourraient se dessiner.

Pendant près de deux décennies, Sika a été l’une des valeurs phares du marché suisse, grâce à une exécution irréprochable, une croissance régulière et une capacité à augmenter ses prix même dans des environnements difficiles et le tout soutenu par des tendances structurelles puissantes. Le titre s’est longtemps traité à des multiples élevés, justifiés par la qualité du modèle et la confiance inébranlable dans son management.

Depuis 2022, la machine s’est subitement grippée. Le cours du spécialiste de la chimie du bâtiment n’a non seulement jamais réussi à se reprendre, mais a même connu au cours des 18 derniers mois, une lente descente aux enfers que beaucoup peinent à expliquer. Cette baisse de 61% depuis janvier 2022, alors que le SPI progressait de 12% sur la même période, ne relève pas d’un accident isolé, mais d’un enchaînement de facteurs défavorables, dont tous ne sont pas directement imputables au groupe zougois. D’abord, une acquisition majeure réalisée à un moment peu opportun. Ensuite, le ralentissement du moteur chinois, qui a fortement pesé sur la croissance du groupe. Enfin, des révisions de prévisions intervenues tardivement, entamant la crédibilité du management. Passage en revue des différentes étapes:

L’ACQUISITION MBCC : UNE BONNE OPÉRATION AU MAUVAIS MOMENT

En 2023, Sika finalise la plus grande acquisition de son histoire en rachetant MBCC (ex-BASF Construction Chemicals) pour environ CHF 5,5 milliards. Si, d’un point de vue industriel, l’opération est une réussite, le portefeuille s’est renforcé et les synergies ont dépassé les attentes, elle a néanmoins profondément modifié le profil financier du groupe, à un moment où le marché devenait moins tolérant au risque. Et de ce point de vue, MBCC est intervenue au pire moment. Avec un levier qui a temporairement dépassé les 3x dettes nettes/EBITDA, l’opération a alourdi le bilan, précisément au moment où la croissance organique ralentissait et où les taux remontaient. Pour une société historiquement très peu endettée, le changement de profil a été brutal, ce qui dans un tel environnement a pu contribuer à refroidir le marché. 

LA CHINE : DE MOTEUR À ANGLE MORT

Sika réalise environ 10% de son chiffre d’affaires en Chine. Si, pendant des années, le pays a été un véritable moteur de croissance, il est devenu depuis 2022 un frein. L’exposition au résidentiel, dans un marché en crise profonde, s’est révélée plus importante qu’anticipé. Le ralentissement n’a pas seulement été marqué, il s’est inscrit dans la durée. Trimestre après trimestre, la contribution de la Chine est devenue négative, pesant de manière systématique sur la croissance du groupe. Si certaines activités, notamment industrielles, ont mieux résisté, elles n’ont pas suffi à compenser le trou d’air du marché de la construction. Mais au-delà des chiffres, c’est surtout la visibilité qui s’est évaporée. Or, pour un investisseur, c’est souvent là que la rupture se produit: ce n’est pas tant la baisse d’activité qui déstabilise, que son manque de lisibilité. Face à cette réalité, Sika a engagé un ajustement de sa base de coûts. Un mouvement nécessaire, mais qui acte implicitement que le retour à la normale prendra du temps.

LA CROISSANCE QUI NE SE VOIT PLUS ET DES OBJECTIFS REVUS À LA BAISSE

Le premier signal a été subtil. Sika a continué de croître, mais différemment: moins portée par les volumes, davantage par les prix, dans des marchés eux-mêmes en recul. Le groupe a continué de gagner des parts de marché, mais dans un environnement trop faible pour que cela se traduise en croissance visible. Par ailleurs, alors que le groupe visait historiquement une croissance de 6 à 8% en devises locales, les objectifs ont été revus à la baisse lors de la journée investisseurs de l’an dernier, désormais à 3-6% acquisitions comprises. Si cette révision paraît plus en phase avec la réalité, elle a marqué une rupture pour une valeur longtemps perçue comme une machine à croissance. À cela s’ajoute un effet de change défavorable qui brouille encore davantage la lecture.

LE VRAI SUJET : LA CRÉDIBILITÉ

Le sujet n’est pas uniquement opérationnel, il est aussi narratif. Pendant des années, Sika a habitué le marché à délivrer, voire à dépasser ses objectifs. Lorsque ceux-ci ont été revus à la baisse, le message a changé: plus prudent, plus réaliste sans doute, mais aussi moins lisible. Ce moment est clé dans la vie d’un titre. Car lorsque la confiance dans la trajectoire s’effrite, le marché devient beaucoup moins indulgent. Les révisions d’estimations s’enchaînent, la prime se compresse et la perception bascule. Le lancement du programme d’efficacité «Fast Forward» en 2025 s’inscrit dans ce contexte. Nécessaire, sans doute mais aussi révélateur d’un environnement où la croissance ne suffit plus à absorber les contraintes. 

UNE HISTOIRE INTACTE, MAIS UN TITRE EN ATTENTE

Et pourtant, l’essentiel est toujours là: Sika continue de gagner des parts de marché, d’améliorer ses marges et de générer des flux de trésorerie solides. Son positionnement sur des thématiques structurelles fortes tel que rénovation, infrastructure, décarbonation reste intact. Ce qui a changé, ce n’est pas le modèle, mais le niveau d’attente. Le marché ne se contente plus d’une promesse et attend des preuves: une croissance qui redevient tangible, des marges qui franchissent un cap et une stabilisation des marchés clés. Les résultats publiés mardi dernier apportent un premier signal encourageant. La surperformance en monnaies locales, le rebond inattendu de l’Asie-Pacifique (hors Chine) et la confirmation de la guidance, malgré les tensions au Moyen-Orient, esquissent les contours d’une inflexion encore modeste, mais bien réelle. 

Sika reste aujourd’hui une valeur de transition: ni suffisamment décotée pour s’imposer comme une évidence, ni encore assez lisible pour redevenir une conviction forte. Mais, comme souvent, le point de bascule ne naît pas d’une annonce spectaculaire, il émerge d’une stabilisation progressive des fondamentaux et du regard que le marché choisit, peu à peu, de leur porter à nouveau. Le tournant est dès lors peut-être en train de s’opérer.

Cours de Sika et du SPI 

(31.12.2019-15.04.2026 / rebasé à 100)

Source : Allnews