Diversification de Souveraineté et Trade HALO: la réallocation vers le réel

Par Malek Dahmani, Bruellan SA

La fragmentation du monde n’est plus hypothétique: elle s’impose progressivement comme l’une des trames de fond de la nouvelle réalité économique.

Une nouvelle géographie de l’investissement se dessine. Le risque de fragmentation géopolitique, illustré par l’instabilité croissante – notamment la guerre actuelle au Moyen-Orient – rencontre le risque d’obsolescence technologique porté par l’IA. Pour l’allocateur d’actifs, la réponse passe par un retour aux fondamentaux du «monde des atomes».

La fragmentation du monde n’est plus hypothétique: elle s’impose progressivement comme l’une des trames de fond de la nouvelle réalité économique. La dernière National Security Strategy américaine en fixe les contours: compétition stratégique et résilience des chaînes d’approvisionnement au cœur de la survie américaine. Si les États-Unis et la Chine ont depuis longtemps engagé cette course à la souveraineté, les Européens sortent enfin d’une forme de torpeur stratégique.

Le conflit actuel renforce cette réalité. Trop souvent spectateurs, les Européens subissent des décisions sur lesquelles ils n’ont aucune prise contrôle, tout en en supportant les conséquences économiques et sécuritaires. L’engagement croissant de Washington dans une stratégie de blocs, amplifié par l’instabilité au Moyen-Orient, place l’Europe dans une vulnérabilité singulière. Dans ce contexte, le pivot de la doctrine nucléaire française – étendant sa protection à l’échelle européenne – prend tout son sens: il acte qu’une souveraineté crédible repose sur une autonomie physique et technologique réelle, indépendante des cycles électoraux ou des choix alliés.

Le trade HALO: une assurance contre l’obsolescence

Pour l’allocateur d’actifs, la prudence commande de réinterroger la définition même de la diversification. La plupart des portefeuilles souffrent d’un déséquilibre historique: surpondération d’actifs «globalisés» et sous-pondération d’actifs souverains ou domestiques. En cas de rupture majeure entre blocs, l’investisseur pourrait se retrouver trop fortement exposé à des entreprises dont les chaînes de valeur sont «otages» de juridictions hostiles, ce qui appelle à un rééquilibrage pour éviter un tel écueil – un risque déjà partiellement atténué par le rééquilibrage récent des portefeuilles. Mais un second phénomène est venu encore accélérer cette vulnérabilité: la sous-exposition aux infrastructures et aux industries critiques.

Cette mutation géopolitique se conjugue désormais avec la montée en puissance de l’intelligence artificielle. Dans ce contexte, l’IA renforce paradoxalement la valeur des infrastructures physiques – énergie, réseaux, logistique, centres de calcul – que l’innovation numérique ne peut remplacer.

Si l’IA menace certains pans de l’économie de services, elle accentue en parallèle la valeur des actifs physiques indispensables à son fonctionnement et dès lors difficiles à substituer et hautement stratégiques. On parle d’actifs HALO (High Asset, Low Obsolescence).

Parmi ses principaux représentants se trouvent:

  • Énergie et utilities: production décarbonée et modernisation des réseaux, forteresses de capital (High Asset) à pérennité décennale (Low Obsolescence).
  • Industrie de défense et sécurité: électronique, surveillance spatiale, cybersécurité. Cycles longs et budgets indépendants de la conjoncture.
  • Infrastructures de connectivité physique: réseaux d’énergie et logistique. Dans un monde politisé, contrôler le «tuyau» vaut plus que le flux.
  • Foncier technologique: centres de calcul avec accès sécurisé et prioritaire à l’énergie.

Cette dynamique invite à revisiter en profondeur une inclinaison dominante de ces vingt dernières années: la sacralisation des modèles d’affaires dit asset light. Le style Quality, auquel nous nous identifions, a longtemps privilégié les entreprises capables de croître sans immobiliser massivement de capital, maximisant ainsi leur Cash Flow Return on Capital Invested.

Dans l’écosystème qui prévalait jusque-là – taux bas, désinflation structurelle et monde plus pacifique et globalisé – investir massivement dans des actifs physiques pesait sur la performance des portefeuilles. Dans l’environnement actuel – fragmenté géopolitiquement et potentiellement disrupté par l’IA – ils retrouve une dimension stratégique, venant compléter plutôt que contredire l’approche Quality.

Source : Allnews